Nous commençons à connaître Mamdani
À Columbia, Zohran Mamdani a brillé dans le format long. Maîtrise des dossiers et lien intime avec New York : sa marque de fabrique.
Nous commençons à mieux cerner Zohran Mamdani. Sur les réseaux sociaux, il manie l’art du clip viral. À la télévision, il s’impose dans les formats éclairs où il faut convaincre en quelques secondes. Dans la rue, il séduit par sa proximité et son attention. Mais ce n’est pas un tribun classique, sa voix n’écrase pas l’espace, sa présence scénique reste discrète. Une pièce manquait encore au portrait : l’épreuve d’une longue interview, où il peut dérouler une pensée et donner corps à sa vision.
C’est à Columbia Journalism School que cette pièce s’est ajoutée. Et Mamdani y a brillé. On découvre un candidat qui, dans le format long, est à son meilleur : clair, précis, profondément connecté à la vie de la ville. Ce n’est pas seulement un politicien habile. C’est quelqu’un qui connaît ses dossiers sur le bout des doigts, qui parle avec la même aisance d’une rame de métro bondée, du marché noir des vendeurs de rue, ou du budget de Rikers Island.
Le métro : entre statistiques et vécu quotidien
Interrogé sur la criminalité dans le métro, Mamdani ne s’est pas réfugié derrière des abstractions. Il a raconté ses propres habitudes : parfois la musique dans les oreilles, parfois les écouteurs laissés éteints pour guetter l’ambiance autour de lui. Cette anecdote intime aurait pu sembler banale, mais elle dit l’essentiel : il connaît la ville parce qu’il la vit. Puis il enchaîne sur la politique publique, expliquant que CompStat ne reflète pas le malaise des usagers, et que la vraie réponse réside dans le déploiement d’équipes de santé mentale dans les cent stations les plus sensibles. Il en décrit la composition — un EMT, un pair, un travailleur social — et cite les modèles de Denver (STAR) et d’Eugene (CAHOOTS), qui ont réduit la petite criminalité de 34 %. En quelques minutes, il relie son expérience personnelle, des statistiques nationales et une solution opérationnelle.
Les vendeurs de rue : le désordre de l’État
À propos des vendeurs à la sauvette, sa démonstration est implacable. On croit parler d’« ordre public », il montre qu’il s’agit en réalité d’un échec administratif. La mairie refuse de délivrer les permis légalement prévus, créant un marché noir où certains paient 20 000 dollars pour le droit de vendre du riz et du poulet. Résultat : les prix flambent, un plat qui pourrait coûter 8 dollars en coûte 10. Pour Mamdani, ce n’est pas l’indiscipline des vendeurs qui crée le désordre, mais l’incapacité volontaire de l’État à appliquer ses propres règles. Là encore, la précision des chiffres rend le raisonnement imparable.
Rikers : la logique absurde de l’inhumanité
Sur Rikers Island, Mamdani ne se limite pas à déplorer les 40 morts depuis le début du mandat d’Eric Adams. Il va droit au cœur du problème : le coût. Plus de 500 000 dollars par an pour chaque détenu. En face, des programmes comme Fountain House ou les clubhouses communautaires : 4 000 dollars par an, pour accompagner des personnes atteintes de troubles psychiatriques graves, réduire les hospitalisations de 45 %, augmenter l’accès à l’emploi et diminuer la solitude. Il n’y a pas photo. « Trois jours à Rikers, c’est une année entière de soins dans une maison de santé », rappelle-t-il. Mamdani ne se contente pas de plaider moralement, il démontre par l’économie et l’efficacité la faillite du système actuel.
La police : critique et empathie
Même sur la question de la police, souvent piégeuse, il trouve un ton singulier. Il ne brandit plus le slogan « defund », conscient de son impopularité, mais il refuse aussi le discours sécuritaire des élites. Il décrit avec empathie les policiers épuisés par les heures supplémentaires forcées, privés de vie de famille. Il pointe l’absurdité de leur confier 200 000 appels liés à la santé mentale chaque année, alors qu’ils n’ont ni la formation ni la disponibilité pour les traiter. Son projet de Département de la sécurité communautaire vise à corriger cette distorsion : redéfinir les missions, délester la police de ce qui ne relève pas d’elle, améliorer à la fois la qualité de vie des habitants et celle des agents.
Une technicité jamais coupée de l’humain
Ce qui frappe, c’est que chaque donnée chiffrée est reliée à une expérience vécue. Les statistiques de criminalité sont rapportées au sentiment d’insécurité dans une rame de métro. Les coûts de Rikers sont mis en face du désespoir d’un détenu qui tente de se suicider. Les chiffres sur les vendeurs de rue s’incarnent dans le prix d’un plat de rue trop cher pour les habitants. Mamdani ne parle jamais « au-dessus » de la ville : il parle à travers elle.
Une gauche radicale de gouvernement
Et derrière ce style se dessine une ligne politique claire : une gauche radicale qui veut gouverner, pas seulement dénoncer. Mamdani connaît les recettes budgétaires : deux points d’impôt supplémentaires sur le 1 % le plus riche, un alignement de l’impôt des entreprises sur celui du New Jersey, neuf milliards de dollars supplémentaires pour la ville. Il a déjà planifié leur affectation : un milliard pour le Département de la sécurité communautaire, financé à deux tiers par des programmes existants mais éclatés, et pour le reste par ces nouvelles recettes. C’est une gauche précise, qui connaît ses chiffres et ses leviers.
La rupture avec Cuomo et Adams
La comparaison avec Cuomo ou Adams est cruelle. Là où ils se contentent de slogans, Mamdani décrit le fonctionnement des agences. Là où ils jouent la peur, il décortique les rouages de l’inefficacité et montre comment les réparer. Là où ils cherchent l’effet de manche, il déroule patiemment un raisonnement. C’est une autre conception de la politique : non plus un spectacle, mais une démonstration de compétence.
Au fond, Mamdani n’est peut-être pas un grand tribun. Mais dans la durée, il s’impose comme ce qu’il est vraiment : un homme politique d’une rare précision, capable d’allier technicité et humanité, chiffrage et vécu, rigueur et empathie. En un mot : un homme politique tel que nous en avons besoin.



